François d’Assise prophète pour notre temps – conférence de frère Jean-Baptiste Auberger à Fourvière le 30 septembre 2017

Avant propos

            Bonsoir ! Je suis très heureux d’être parmi vous à l’occasion des 800 ans de la présence franciscaine en France, et impressionné de parler dans cette grande église chargée d’histoire. La dernière fois que je suis venu ici, c’était pour un 8 décembre dans une démarche d’itinérance apostolique et mendiante.

Notre temps est limité. On m’a demandé de vous parler de l’actualité du message de saint François. Naturellement, chacun peut avoir un regard différent et les membres de la Famille franciscaine ici présents pourront compléter ce que je vais dire cet après midi.

Pour commencer,  je vais vous faire une confidence : quand on a annoncé que c’était un Sud-Américain, un Argentin, Mgr Bergoglio qui était élu pape le 13 mars 2013, nous avons, mes frères et moi, été très étonnés. Nous suivions cette élection avec un grand intérêt devant notre petit écran pensant que ce serait, après un pape polonais, puis un pape allemand, un pape italien. Et quelle ne fut pas notre stupéfaction d’entendre de la bouche de Mgr Tauran que ce pape venu de l’au-delà des mers avait choisi le nom de « Franciscus » en référence à François d’Assise. Les journalistes étaient, à l’évidence, gênés, car pour tous, notamment pour les italiens, il n’y avait qu’un seul François, François d’Assise. Pour nous français, il n’était pas évident de pouvoir l’appeler François Ier. Il n’y en avait qu’un portant ce nom, c’était le vainqueur de la bataille de Marignan en 1515.

Pourtant, ce nom original, choisi après 20 siècles d’existence de l’Eglise, n’avait jamais été porté par aucun pape.

Et après la figure extraordinaire de François d’Assise, le Poverello, cela semblait détonner de la part d’un pape de choisir un tel nom alors qu’on voit en lui un homme puissant, un homme de pouvoir, et un homme riche de toutes les richesses du Vatican (que ces richesses soient vraies ou supposées…) Mais avec les scandale des l’IOR, la banque vaticane, révélés depuis au grand public, la faillite et les caisses vides du Vatican, voici que le pape François a décidé de s’atteler à la tâche de lutter contre les scandales. Le remarquable film « Les secrets du Vatican » à partir du livre de Bernard Lecomte passé sur la 2e chaine, il y a un an, l’a bien montré : le Vatican s’est ruiné dans les affaires scabreuses menées par Mgr Marcincus.

Il est remarquable que le pape François dès les premiers instants de son pontificat, ait démenti cette fausse idée de puissance autour de sa personne en demandant au peuple romain dont il est devenu l’évêque, sa bénédiction et sa prière avant de le bénir à son tour.

Le pape François a par la suite expliqué que s’il a choisi le nom de François, c’est

  1. pour ne pas oublier les pauvres, comme le lui avait suggéré le prélat franciscain, son voisin au cours de l’élection. Aussi a-t-il refusé d’emblée d’habiter les appartements pontificaux et a-t-il voulu
  2. aller saluer en pasteur, les gens après ses célébrations
  3. Il a rencontré des prisonniers pour leur laver les pieds le vendredi saint et
  4. il est allé à la rencontre des migrants à Lampedusa, puis sur l’île de Lesbos.
  5. Il a aussi exprimé à plusieurs reprises de l’affection pour les handicapés en les serrant dans ses bras.
  6. Son amour de l’Eglise, il le manifeste dans sa volonté de la voir se réformer en sa tête (cf. son fameux discours au cardinaux évoquant les 15 maladies de la Curie) et dans ses membres (cf. année de la miséricorde), avec un souci pastoral pour que les prêtres soient davantage attentifs aux personnes et aux situations (divorcés, divorcés remariés…).
  7. N’oublions pas son encyclique « Laudato si» sur l’équilibre écologique mondial et
  8. toutes les rencontres qu’il a eues avec les responsables politiques (dans le souci que Cuba et les USA rétablissent des relations normales et pacifiées) et avec les religieux des autres religions.

Autant de gestes et de paroles prononcées au cours de ses Angélus, de ses voyages qui manifestent combien la figure de François d’Assise l’inspire et guide son action, car ce pape est un pragmatique. Il croit à la dimension prophétique qui fut celle de François d’Assise en son temps. Et bien des réalités sociales et économiques d’aujourd’hui ne sont pas sans une certaine parenté avec celles qui ont eu cours au 13e siècle, du temps de saint François.

 

FRANCOIS D’ASSISE     

PROPHETE POUR NOTRE TEMPS

*

 Introduction

 

Il m’apparaît donc que c’est sa vision de la Fraternité comme appelée à l’universalité qui est la marque incontestable de l’héritage que nous laisse François d’Assise dans un monde qui – à toute époque d’ailleurs – reste déchiré, « dans les douleurs d’un enfantement », comme l’écrivait saint Paul aux Romains (ch. 8).

Si l’on est vraiment à l’écoute de la Parole de Dieu – c’est-à-dire de Jésus, « le Verbe » -, n’est-ce pas ce message de fraternité qu’il est venu nous révéler comme étant le dessein du Père Eternel ?  N’est-ce pas ce qu’il n’a cessé de vouloir instaurer pour nous acheminer au Royaume qui en est la pleine réalisation ? Le Royaume de Dieu, c’est la Fraternité retrouvée. Le prophète Isaïe au chapitre 11e la décrit en 707 avant notre ère,  comme étant ce moment où, à l’avènement du rejeton sorti de la souche de Jessé, sur qui repose les 7 dons du saint Esprit, il sera fait droit aux miséreux et où « le loup habite avec l’agneau, la panthère se couche près du chevreau, la vache et l’ours lient amitié, le lion mange de la paille comme le bœuf, l’enfant met sa main sur le repère de la vipère, etc. Bref, un temps où on ne fait plus de mal ni de ravages, car le pays est rempli de la connaissance de Yahvé comme les eaux comblent la mer. »

Il y a là pour tout l’univers comme un retour d’exil. On retrouve le paradis perdu. Or, ce paradis, c’est celui de la Fraternité universelle où, comme le dit la lettre aux Ephésiens, tout sera récapitulé en Christ.

Je me propose donc de vous évoquer comment François d’Assise a essayé de contribuer à cet avènement en travaillant à faire fraterniser non seulement les hommes, mais toute la création ;

1er thème : la relation de François à toute la création, notre « maison commune »

2e thème : la fraternité rétablie entre les hommes :

  1. avec l’exclus (le lépreux),
  2. entre les personnes de conditions sociales différentes

3e thème : une fraternité sans frontière : la relation avec les autres croyants dont la rencontre avec le sultan fut le signe. Les fruits de conversion que cela a portés en lui.

4e thème : un homme de paix et de réconciliation : la réconciliation entre le podestat et l’évêque d’Assise.

 

  1. La relation de François à la création

 

Elle s’enracine dans une conversion du regard. Son premier biographe, Thomas de Celano, laisse entendre que François est un homme qui goûtait et jouissait de la vie avant sa conversion.

C’est à la suite d’une maladie contractée dans les geôles de la ville de Pérouse et au cours de sa convalescence que, sortant dans la nature, François découvrit que ce qui lui était plaisant à voir, avait perdu le charme qu’il y trouvait et il fut stupéfait du changement survenu en lui-même. Aussi « taxa-t-il de suprême folie l’attachement à tous ces biens ».

Ce fut pour lui le point de départ d’une vie nouvelle qui le conduisit à se détacher des biens de ce monde pour ne s’attacher qu’à Dieu seul. D’autres évènements le confirmeront. Et ce n’est que petit à petit que la création lui apparaît non plus par rapport au plaisir qu’elle lui apporte, mais comme devant être honorée pour elle-même et parce qu’elle est comme l’échelle qui nous conduit au Créateur.

La création lui apparaissant comme marquée des caractères de celui qui l’a faite : beauté, bonté, grandeur,… et aussi parce qu’elle est fondamentalement le fruit d’un même élan d’amour de la part du Créateur pour chaque chose créée, comme pour chaque homme. Il faut par conséquent la regarder prioritairement en fonction du dessein de Dieu et non plus en fonction de la jouissance que l’homme peut en tirer.

Il y a là un décentrement à opérer et c’est ce décentrement qui permit à François dans la grande action de grâce conclusive de la règle non bullée de 1221 de s’émerveiller de ce que « Dieu par sa sainte volonté et par son Fils unique avec l’Esprit saint, a créé toutes choses spirituelles et corporelles, c’est-à-dire avec une dimension invisible et pas simplement visible ».

Et c’est pourquoi, lorsqu’à la fin de sa vie, il compose son fameux « Cantique des Créatures », alors qu’il est malade, stigmatisé, aveugle et rejeté par ses frères, il fait de toute chose un frère, une sœur. En effet, toutes les créatures sont orientées vers une même vocation qui leur est commune : être à la louange du Créateur : « Laudato si, Loué sois-tu, mon Seigneur ». Il y a là une vision pascale.

Si la Création a été remise entre les mains de l’homme, ce n’est point pour qu’il en jouisse sans discernement (comme le voudrait une certaine lecture de Gn 1, 28), mais pour qu’il l’accompagne de son intelligence afin de la conduire à son achèvement, à son accomplissement, et qu’ainsi, avec elle, il participe à la célébration du Créateur.

Pour François, la meilleure façon de célébrer celui-ci, c’est de s’émerveiller de ce que chaque créature est en elle-même et dans la solidarité qui s’exerce avec le reste de la Création. Ainsi : « Loué sois-tu, mon Seigneur, per (= par et pour) notre sœur et mère la Terre qui nous soutient et nous gouverne (= nous nourrit, prend soin de nous) et produit divers fruit avec les fleurs diaprées et les herbes. »

La terre n’est pas seulement une sœur qui participe à la louange commune, mais elle y contribue par ce qu’elle produit (= fruits) et ce qu’elle apporte de beauté gratuite (= fleurs diaprées). Elle est aussi de ce fait-là une mère.

Fort étonnement, François n’évoque dans ce Cantique aucun animal que l’on voit pourtant souvent évoqué par ailleurs, comme les oiseaux auxquels il s’adresse à  plusieurs reprises pour les inciter à la louange : « Mes frères les oiseaux, vous êtes très redevables à votre créateur, et toujours et en tout lieu, vous devez le louer parce qu’il vous a donné la liberté de voler partout, et qu’il vous a donné aussi un double et un triple vêtement ; ensuite parce qu’il a conservé votre semence dans l’Arche de Noé, pour que votre espèce ne vint pas à disparaître du monde, et encore vous lui êtes redevables pour l’élément de l’air qu’il vous a destiné. Outre cela, vous ne semez ni ne moissonnez, et Dieu vous nourrit, et il vous donne les fleuves et les fontaines pour y boire, il vous donne les montagnes et les vallées pour vous y réfugier, et les grands arbres pour y faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer ni coudre, Dieu vous fournit le vêtement à vous et à vos petits. Aussi gardez-vous, mes frères, du péché d’ingratitude, mais appliquez-vous toujours à louer Dieu. »

On retrouve, par ailleurs, l’évocation encore de bien d’autres animaux : la petite brebis ou le ver de terre qui lui renvoie l’image du Christ dans sa passion, mené à l’abattoir, ou son humiliation : « Je suis un ver et non un homme » (Ps. 21,7)

Le regard de François est d’abord et avant tout celui d’un mystique, et les mystiques ont une dimension universelle. Les mystiques, ce sont eux qui font l’unité entre croyants de religions différentes, car leur langage est celui de l’Amour.

Par la création, l’homme peut donc s’élever jusqu’au Créateur dans l’émerveillement et l’Action de grâces pour ce que Dieu est en lui-même et que la création révèle : sa grandeur, sa beauté, sa bonté, sa générosité, etc. dont tous les éléments de la création sont le miroir.

N’est-ce pas ce que nous vivons et ressentons quand nous sommes devant un paysage grandiose, en montagne, par exemple, ou devant l’immensité de la mer et sa beauté changeante lorsque le soleil brille et lui donne des reflets argentés ou dorés au soleil couchant ?

François fut un poète et un mystique. Son Cantique des créatures qui présente surtout les grands éléments : le soleil, la lune et les étoiles, le vent, l’eau, le feu, la terre est certes incomplet, mais c’est parce qu’il a été composé par quelqu’un qui est malade et sans force. C’est un poème dicté.

Cependant, il ne suffit pas de s’émerveiller, nous le savons. L’homme a reçu aussi la mission de poursuivre l’œuvre créatrice par sa propre intelligence (c’est en tout cas le message biblique relayé par nos frères juifs).

François qui se dit « illiteratus », « simplex et idiota » est certainement moins sensible à cet aspect que ne l’ont été, par exemple les Cisterciens, qui ont fait progresser les techniques permettant de mettre en valeur des terres par les défrichements et l’usage d’instruments agricoles adaptés et améliorés. En ce sens-là, ils sont proches de la modernité sans cesse en quête d’amélioration et de rentabilité.

Ce n’est pas à ce niveau-là que se situe François, car il ne voulait pas que les frères s’établissent et exploitent eux-mêmes la création. Il voulait qu’ils aillent travailler chez les gens, sans recherche de profit. Pour lui, la première raison d’être du travail, c’est de chasser « l’oisiveté qui est ennemie de l’âme ». En conséquence, il y a une certaine réserve à avoir dans l’exploitation et l’usage des choses. Ce sera théorisé par les frères à la fin du 13e siècle autour de l’idée de l’usage pauvre et un rejet du consumérisme et de l’esprit de propriété. D’où l’encyclique du pape François qui va dans ce sens de la solidarité et des théories inspirées par Pierre de Jean Olieu (Olivi) à propos de la « deep ecology » : ne pas gâcher les réserves naturelles.

Le regard de François est un regard de contemplatif qui s’émerveille et non d’un exploitant qui use et profite en bon gestionnaire. Il est habité par un immense respect du créé. C’est sans doute pour cela que le pape Jean-Paul II eu la géniale intuition d’en faire le 29 novembre 1979 le patron de l’écologie et des écologistes, et le pape François d’intituler son encyclique « Laudato si ». D’ailleurs, il écrit : « La relation harmonieuse à l’origine entre l’être humain et la nature, est devenue conflictuelle (Gn 3, 17-19). Pour cette raison, il est significatif que l’harmonie que vivait François d’Assise avec toutes les créatures ait été interprétée comme une guérison de cette rupture. Saint Bonaventure disait que par la réconciliation universelle avec toutes les créatures, d’une certaine manière, François retournait à l’état d’innocence ». Voilà pour la relation avec la création.

 

  1. La Fraternité rétablie entre les hommes

 

Cela commence pour François par une conversion profonde en étant attentif à l’exclu. On nous raconte comment un jour, il avait renvoyé un pauvre qui lui demandait du pain « pour l’amour de Dieu ». Et faisant retour sur lui-même, il regretta son geste, car ce qui lui était offert contre un peu de pain, c’était le bien le plus précieux qui soit : l’amour de Dieu.

Il y eut un autre évènement décisif, c’est sa rencontre du lépreux, son baiser au lépreux, puis son service des lépreux, comme il le rappelle dans son testament. Là il découvrit un changement profond de valeurs puisque ce qui était amer lui était devenu doux, et donc ce qui lui était doux, lui devint amer. Il y a là quelque chose de ce changement qu’il avait vécu avec la maladie par rapport à la création. En se détachant de son ressenti, et en regardant le réel pour lui-même, il découvre que tout homme est son frère et qu’il a droit à notre respect, à notre attention, puisqu’il a une valeur unique. Mère Térésa de Calcuta, qui vient d’être canonisée il y a un an, est certainement celle qui a vécu le plus radicalement cet aspect en se dévouant auprès des mourants, non pour les guérir, mais simplement pour leur révéler leur valeur d’homme. C’est la même raison pour laquelle François voulut se mettre au service des lépreux qui, à son époque, étaient rejetés loin des villes et parqués dans des léproseries avec un système d’organisation tendant à les rendre autosuffisantes : chapelain, cimetière, etc. On connaît plusieurs saints qui vont forger leur sainteté à cette époque dans le service des lépreux parce que le Christ, selon le chant du serviteur souffrant d’Isaïe, s’est fait « quasi leprosus » selon la traduction de saint Jérôme. François n’est qu’un parmi d’autres.

Le rayonnement évangélique et l’épanouissement joyeux dont témoignait François était tel que beaucoup de ses amis de jeunesse voulurent le suivre et à leur suite des personnes de toutes conditions sociales. L’historien Jacques Paul l’a bien mis en valeur. Il y avait :

  • des bourgeois dans leur diversité : propriétaires, hommes de justice, nouveaux riches (Bernard de Quintavalle, Pierre de Catane, …)
  • des nobles au sens précis du terme (= aristocrates), comme le chevalier Ange Tancrède de Rieti, Rufin, le cousin de Claire, Morico peut-être,
  • et même des gens du petit peuple comme Jean le simple.

Pour François, nul ne doit être exclu. A plusieurs reprises, il s’adressa au pape et à ses conseillers (Le cardinal Jean de St Paul exprime son désir d’être considéré comme un frère). Ce qui frappe les esprits, c’est que dans une société où les luttes sociales sont exacerbées (cf. les conflits de 1203 et de 1210) jusqu’à passer d’une société verticale à une société horizontale, les frères manifestent une vie en bonne intelligence avec des origines très diverses. Ils contribuent à ce changement social vers les confréries. La fraternité franciscaine apparaît comme une incarnation significative de la Parole de Dieu où il n’y a plus ni homme, ni femme, ni esclave, ni homme libre, germe d’un monde nouveau auquel tous aspirent. Jacques de Vitry en témoigne dans sa lettre de 1216, en parlant du mouvement confraternel des Humiliés et des Pénitents dont font partie les frères. La dimension prophétique tient au fait que les frères ne sont pas mus par des intérêts personnels ou de classe, qu’ils chercheraient à protéger ou à conquérir, mais par un intérêt collectif qui les dépasse, à savoir : instaurer à présent le Royaume de Dieu annoncé par Jésus Christ, régi par la paix messianique et dans lequel tous les hommes sont frères. C’est un idéal à conquérir qui nécessite une vigilance quotidienne. François dans sa règle donne à ce sujet des recommandations pour que ses frères ne soient jamais autre chose que des hommes de paix, dussent-ils en supporter les conséquences pour eux-mêmes. Et nous allons le voir dans sa compréhension de sa mission auprès des musulmans et autres infidèles, en en donnant lui-même l’exemple.

 

  1. Une Fraternité sans frontière

 

En 1219, alors que les chrétiens sont en pleine 5e croisade pour reconquérir la Terre Sainte contre les musulmans, François parvient à Damiette avec ses frères. On sait que le frère Elie dès 1217 est avec quelques frères à St Jean d’Acre, à la demande de l’évêque Jacques de Vitry, voyant en eux un instrument efficace pour la prédication et l’évangélisation.

  • 1219, c’est la 3e tentative faite par saint François pour aller à la rencontre du chef des musulmans
  • Déjà en 1212, peu après sa conversion, il s’embarque à Ancône, mais les vents contraires ramènent son bateau sur les côtes dalmates, car ce n’est pas la bonne période pour la navigation. Il rentre à Assise.
  • En 1214, alors qu’il est allé à St Jacques de Compostelle et que son intention était de rencontrer le Miramolin du Maroc, il tombe malade et doit renoncer pour rentrer en Italie où en novembre 1215 se tiendra le 4e concile du Latran.
  • Cette fois-ci, en 1219 sera la bonne. A Damiette, il va trouver, en fils obéissant de l’Eglise, le légat pontifical Pélage, chef de la croisade pour obtenir de lui l’autorisation d’aller rencontrer le sultan. Celui-ci n’ose ni le lui interdire, ni le lui autoriser. François décide donc d’y aller, désarmé, avec un frère. Nous sommes dans une période de trêve où les 2 armées se font face à face pacifiquement après l’accord obtenu le 20 août 1219 autorisant les chrétiens à se rendre en pèlerinage à Jérusalem.

François se rend donc auprès de Malek-el-Kamil. L’entrevue se passe pacifiquement, François ayant déclaré qu’il vient de son propre chef pour lui parler du salut et de la voie proposée par le Christ pour y parvenir. Il propose même de pouvoir en parler aux chefs religieux musulmans lesquels se récusent et répondent à Malek-el-Kamil que leur foi et leur loi lui interdisent d’écouter ces religieux, et qu’il faut leur couper la tête. Après leur départ, le sultan va expliquer à François ce qu’ils lui avaient dit dans sa tente en une langue que d’ailleurs François était incapable de comprendre. Or, il estime que ce serait leur donner un mauvais salaire de leur couper la tête puisque leur démarche était en faveur de son salut. Bien plus, il propose aux 2 frères des cadeaux pour les remercier : un beau geste de courtoisie !

Mais François, fidèle à son vœu de pauvreté les refuse et ne demande que deux choses 

  1. qu’on leur fasse un repas (trait bien franciscain !)
  2. qu’on les ramène sans encombre jusqu’aux lignes de l’armée chrétienne. L’écuyer de Balian d’Ibelin, Ernoul de Giblet, qui les avait vus partir, retrace à leur retour pour la Chronique générale des Croisades entreprise par Guillaume de Tyr, cette rencontre bien étonnante et particulière. Certains manuscrits en font état.

A la suite de cet évènement, il y eut quelques beaux fruits, car François a vécu là une expérience spirituelle particulièrement forte :

  1. Frappé par le chant du Muezzin appelant à la prière, il écrit aux chefs des peuples pour les inviter, eux aussi, à appeler à la prière (lettre 5, 7) de là est né probablement l’instauration dans les pays chrétiens de la tradition de l’Angélus
  2. Au moment de la stigmatisation, il va composer une laude à Dieu pour fr. Léon qui n’est pas sans avoir une certaine parenté avec la prière des 99 noms de Dieu en Islam.
  3. Mais le plus remarquable, c’est son changement de compréhension dans la façon de concevoir la mission :

avant la rencontre en s’appuyant sur la Parole du Seigneur : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes…, il écrit  « que tous les frères, où qu’ils soient, se rappelant qu’ils se sont donnés et qu’ils ont abandonné leur corps à notre Seigneur Jésus Christ, et pour son amour, ils doivent s’exposer aux ennemis, tant visibles qu’invisibles, car le Seigneur dit : Bienheureux ceux qui souffrent la persécution, à cause de la Justice, car le Royaume des cieux est à eux. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. » Cette vision de la mission va entraîner les cinq frères partis au Maroc à mourir martyrs en janvier 1220. Et on a attribué à François cette parole : « Maintenant j’ai cinq vrais frères mineurs. » Toutefois,

après la rencontre de 1219, il modifie ce chapitre 16 de la Regula non bullata en ajoutant ces consignes : «  les frères qui s’en vont, peuvent vivre spirituellement parmi les sarrasins et autres infidèles

– soit en ne faisant ni disputes ni querelles, mais en étant soumis à toute créature humaine à cause de Dieu et en confessant qu’ils sont chrétiens,

– soit lorsqu’ils verraient que cela plait au Seigneur, d’annoncer la Parole de Dieu pour que les Infidèles croient au Dieu Tout Puissant, Père, Fils et Saint Esprit, le Créateur de toutes choses, le Fils Rédempteur et Sauveur, et pour qu’ils soient baptisés et deviennent chrétiens.

Telle est l’attitude que les frères adoptent aujourd’hui en terre d’Islam, surtout au Maroc.

Mais le fruit le plus nouveau est sans doute dans la période dramatique qui est la nôtre, le fait que le pape Jean-Paul II ait choisi, il y a 30 ans (le 27 octobre 1986), la ville d’Assise pour les rencontres interreligieuses de prière en faveur de la paix. A ce moment-là, 28 chefs religieux s’y sont rendus, et l’année dernière année anniversaire, il y en eu plus d’une centaine. Même si cela, malheureusement, n’a pas d’effet immédiat sur le cours des évènements (cf. le 11 septembre 2001), il ne fait aucun doute qu’à la longue, les consciences en sont touchées, au moins chez les hommes vraiment religieux en profondeur (On se souvient que le Cdl Ratzinger en 1986 n’y était pas favorable, mais que devenu pape Benoît XVI, il a changé de point de vue et a même présidé en 2011 les cérémonies du 25e anniversaire. Et on connait les autres gestes qu’il a posés depuis. Il fut le premier pape à pénétrer en 2009 comme « fils d’Abraham » sous le dôme du rocher à Jérusalem (3e lieu saint en Islam).

 

 

  1. François, Homme de Paix et de Réconciliation

 

Peut-être que si on a reconnu en François un homme de paix et de réconciliation, c’est parce qu’il a inspiré à un prêtre français Esther Bouquerel l’écriture en 1912 de la fameuse « Prière pour la paix » attribuée à François d’Assise en 1927 : « Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix… » que vous connaissez certainement très bien, parfois choisie comme prière des époux aux mariages. Christian Renoux dans son petit livre sur cette prière a montré que François n’en était pas l’auteur.

Cette dimension de paix a toujours marqué François lorsqu’à Poggio Bustone, il reçut de Dieu la certitude d’être pardonné de tous ses péchés, tandis qu’il implorait du Seigneur ses lumières pour savoir comment il devrait guider ses frères dans la mission que le Seigneur lui a confiée en lui donnant des frères.

En fait, dès les origines de sa vocation, au cours d’une messe à la Portioncule, il avait entendu l’Evangile de l’envoi des « 72 » en mission qui peut se résumer en 2 mots :

  1. annoncer que le Royaume de Dieu est tout proche et qu’il faut par conséquent se convertir,
  2. quand on entre dans une maison, annoncer la paix. Aussi à tous ceux qu’il rencontrait sur la route, François souhaitait avec force et conviction la paix. Il commençait chaque prise de parole par ces mots: « Que le Seigneur vous donne la paix !» Et ainsi amenait-il à la paix tous ceux qui y étaient réfractaires.

Or, vers la fin de sa vie, il fut profondément blessé de voir qu’entre le podestat et l’évêque d’Assise, il y avait une brouille profonde les conduisant à une excommunication mutuelle.

Il décide d’agir pour leur réconciliation non point en allant lui-même les exhorter par sa prédication, car il est malade, mais en envoyant ses frères chanter le Cantique des créatures devant les deux protagonistes en présence des habitants de la ville d’Assise.

Pour cela il y ajouta une strophe magnifique dans laquelle il est lui-même concerné : « Louez sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi, qui supportent épreuves et maladies (c’est son cas), car par toi, ils seront couronnés. »

Devant tant d’amour reconnaissant pour les merveilles créées par Dieu et pour la bonté de Dieu, les deux protagonistes vont s’interroger sur la mesquinerie de leurs disputes ; à commencer par le podestat, ils vont se pardonner mutuellement. L’évêque reconnaissant son caractère porté à la colère, ils s’étreignirent et s’embrassèrent avec beaucoup de bienveillance et d’affection, renonçant à leur excommunication mutuelle.

 

Conclusion

 

C’est à cause de l’humilité aussi de François, puisée dans la prière, qu’ils se convertirent. C’est donc ce chemin que François ouvre devant nos pas, à toute époque, pour que dès à présent, nous construisions le Royaume de Dieu en travaillant à la fraternité universelle entre les hommes et avec toute la création.

La réalisation par Giotto des 28 fresques d’Assise, à partir de la biographie officielle écrite en 1260 par saint Bonaventure, montre combien la vie de François a été comprise comme une réalisation parfaite du dessein de Dieu et les miracles parmi lesquels la stigmatisation apparaissent comme une confirmation donnée par Dieu à cette réussite exemplaire de vie dans la suite du Christ.

 

Fr. J.B. Auberger, ofm

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