Et je fis miséricorde avec eux

Texte de l’intervention de Fr Dominique Lebon à Crest le 23 avril 2016 pour la rencontre interrégonale

Introduction : le Testament de saint François. Miséricorde et pénitence
Peu de temps avant sa mort, François d’Assise a laissé aux frères son Testament. Je veux m’arrêter sur les trois premiers versets de ce Testament, versets qui sont comme une graine qui contient tout l’arbre qu’est le Testament, et aussi tout l’arbre qu’est la vie de François :
« Le Seigneur me donna ainsi à moi, frère François, de commencer à faire pénitence : comme j’étais dans les péchés, il me semblait extrêmement amer de voir des lépreux. Et le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux et je fis miséricorde avec eux. Et en m’en allant de chez eux, ce qui me semblait amer fut changé pour moi en douceur de l’esprit et du corps ; et après cela, je ne restai que peu de temps et je sortis du siècle ».

1. Dans le Testament François relit son histoire.
Ce Testament est un texte dicté par François d’Assise, qui a été composé dans les derniers mois de sa vie quand sa santé s’était affaiblie. Il voulait laisser aux frères un écrit, avec ses souvenirs. Il raconte ce qui s’était passé une vingtaine d’années auparavant, quand il avait autour de vingt cinq ans. Ces souvenirs sont une relecture par François des événements décisifs de sa vie. Il est possible qu’au long des années, il soit déjà revenu bien des fois sur ces événements, et qu’à l’approche de la mort il ait voulu fixer de manière définitive cette relecture. Naturellement, cette relecture du passé, est influencée par ce qui lui est arrivé durant les vingt années écoulées. Nous-mêmes, nous relisons des événements de notre vie, et nous les réinterprétons, en fonction de ce qui nous arrive, de nos évolutions, intérieures et extérieures.

2. Chevalerie, Fraternité, Ordre religieux
L’une des caractéristiques de la fin du XIIe siècle et des débuts du XIIIe siècle est celle de l’émergence dans la société du groupe des marchands. Ils n’avaient pas de titre de noblesse, mais ils s’enrichissaient. Par contre les familles nobles avaient des grands noms… mais leur situation n’étaient pas très brillante, ils vivaient une certaine déchéance. Les marchands se battaient pour acquérir en plus de leurs biens des titres de noblesse. Le rêve de jeunesse de François était donc de devenir chevalier et il partageait ce désir avec d’autres dont quelques-uns vont autour de 1208 commencer à faire partie avec lui de la fraternité des Mineurs. De même qu’ils étaient unis dans le partage des rêves de chevalerie, ils se sont ensuite retrouvés pour partager le choix de vivre selon la forme du saint évangile, en suivant les traces de Jésus Christ.
Mais, en un peu plus de dix ans, la fraternité s’est beaucoup développée et est devenue l’Ordre des frères Mineurs. Ce passage ne s’est pas accompli sans peine pour François, puisqu’on sait qu’il a abandonné le gouvernement de cet Ordre.

3. Une crise de François d’Assise
On devine ce qui s’est passé dans le cœur de François en lisant les Admonitions. L’Admonition XIV est particulièrement utile :
« Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux. Nombreux sont ceux qui, s’adonnant aux prières et aux offices, font subir à leurs corps beaucoup d’abstinences et d’afflictions ; mais pour une seule parole qui leur semble être une injustice envers leurs corps ou pour quelque chose qui leur est enlevé, les voilà immédiatement scandalisés et perturbés. Ceux-là ne sont pas pauvres en esprit ».
On repère ici les traits caractéristiques des vies de saints : « prières et offices […] abstinences et

afflictions », ainsi que « jeûner, prier, se lamenter, macérer sa proche chair », tout cela fait partie de l’image de la sainteté propagée par la liturgie, par les tableaux, statues, etc. Or, ici, François nie que ces aspects soient la preuve irréfutable d’une vie sainte.
Et on peut penser que François lui-même, après avoir passé du temps à se plonger dans ces idéaux de sainteté, a expérimenté leur échec.
François s’est lui-même appliqué avec insistance à la prière, comme il le demande, dans la Première Règle en citant Lc 18, 1 : « Et adorons-le d’un cœur pur, car il faut toujours prier et ne pas défaillir». (1Reg22) Et dans le Mémorial, Thomas de Celano rappelle que François « n’était pas tant un homme qui priait qu’un homme qui était tout entier prière ». (2C 95)
Frère François peut être compté parmi ces « nombreux » dont parle l’Admonition XIV, qui s’appliquent « avec insistance aux prières et aux offices ».
A propos de ceux qui « font subir à leurs corps beaucoup d’abstinences et d’afflictions », il n’est même pas besoin de citer des témoignages tellement l’image d’un saint François pénitent est répandue. François lui-même écrit, dans La lettre à tous les fidèles : « Nous devons aussi jeûner et nous abstenir des vices et des péchés, et du superflu dans les aliments et la boisson ».
En outre il affirme, en de nombreux endroits, que l’on doit « avoir en haine notre corps avec nos vices et nos péchés ».(1Reg22,5), et que «l’esprit du Seigneur veut la chair mortifiée et méprisée, vile et abjecte et infamante». (1Reg 17)
François est bien parmi ces nombreux dont parle l’Admonition XIV, qui, « s’adonnant aux prières et aux offices, font subir à leurs corps beaucoup d’abstinences et d’afflictions ».
Mais le problème est qu’au lieu de la paix ces nombreux priants, jeûneurs, pénitents, se retrouvent perturbés et scandalisés : « pour une seule parole qui leur semble être une injustice envers leurs corps ou pour quelque chose qui leur est enlevé ».
Maintenant regardons le récit de la vraie joie : le texte tout entier semble n’être qu’une exhortation faite sur le mode de la parabole, mais elle parle de la réalité de ce que François a luimême vécu dans les dernières années de sa vie. Dans la première partie du texte, il n’est pas question de succès mondains : François parle au au contraire de réalités qui peuvent être décrites comme des fruits de la foi, des succès spirituels : l’entrée dans l’Ordre de personnes « importantes » – tels des maitres de Paris, des prélats, des archevêques et évêques, des rois – la conversion des infidèles et aussi des miracles : Le texte de La vraie joie, se poursuit par l’exposé d’une situation paradoxale :
« Je reviens de Pérouse et, par une nuit profonde, je viens ici et c’est le temps de l’hiver, boueux et à ce point froid que des pendeloques d’eau froide congelée se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent sans cesse les jambes, et du sang coule de ces blessures. Et tout en boue et froid et glace, je viens à la porte, et après que j’ai longtemps frappé et appelé, un frère vient et demande : « Qui est-ce ? » Moi je réponds : « Frère François. » Et lui dit : « Va-t’en ! Ce n’est pas une heure décente pour circuler ; tu n’entreras pas. » Et à moi qui insiste, à nouveau il répondrait : « Va-t’en ! Tu n’es qu’un simple et un illettré. En tout cas, tu ne viens pas chez nous ; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi. » Et moi je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : « Par amour de Dieu, recueillez-moi cette nuit ! » Et lui répondrait : « Je ne le ferai pas. Va au lieu des Croisiers et demande là-bas».
Cette situation d’incompréhension et de rejet que met en scène François d’Assise a un caractère concret, parce que tout se passe à proximité de Sainte Marie des Anges, la Portioncule, c’est-à-dire là où les frères se rassemblaient pour les chapitres. Là où François donnera sa démission.
On a dans ce récit une description de la fraternité à ses commencements, et puis dix ans plus tard.
Entre 1210 et 1220, on est passé du fait de cheminer au bord de la route, à celui de demeurer comme « pèlerins et étrangers » en certains lieux et finalement à celui de s’installer en de véritables couvents solidement établis, avec des horaires d’ouverture et de fermeture, un portier, une bibliothèque, etc.
Et il y a conflit entre les frères cultivés, qui sont très nombreux, puisque les frères sont des prédicateurs, des enseignants, et frère François, qui est – « simple et illettré » – raison pour laquelle on n’a plus besoin de lui. Il est marginalisé, comme il le raconte indirectement dans ce récit de la vraie joie.

4. Scandalisés et perturbés
François s’est attristé de ces évolutions, mais il semble d’après quelques sources, qu’il s’en est aussi trouvé irrité :
« Peu après, alors qu’il était accablé par les excès d’une maladie, dans la véhémence de l’esprit il se redressa dans son petit lit et dit : « Qui sont ceux-ci qui m’ont arraché des mains ma religion et celle des frères ? Si je viens au chapitre général, alors je leur montrerai quelle est ma volonté ». (Compilation d’Assise, 44 (EVT, 1244) qui renvoie au texte de 2C 188 (EVT, 1686). 
Tout ce qui était arrivé constituait une catastrophe : et au lieu de la joie, c’était le trouble, voire la colère qui surgissaient ! François perd patience, il s’énerve ! Et la tentation qui se présentait à lui consistait probablement à reprendre en mains son Ordre, en frappant fort du poing sur la table.
Mais alors, en quoi consiste la vraie pénitence, celle qui ne nous conduit pas à l’illusion d’être sur la route d’une réelle conversion, cette illusion que François dénonce dans l’admonition XIX ? « Nombreux sont ceux qui, s’adonnant aux prières et aux offices, font subir à leurs corps beaucoup d’abstinences et d’afflictions ; mais pour une seule parole qui leur semble être une injustice envers leurs corps ou pour quelque chose qui leur est enlevé, les voilà immédiatement scandalisés et perturbés. Ceux-là ne sont pas pauvres en esprit ». (Adm XIV).
On peut mettre cette admonition en relation avec la finale du récit de la vraie joie, où François dit : « Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, qu’en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme. ».
Et en 1226, lorsqu’il livre son Testament, François avait traversé l’épreuve des années précédentes : à l’Alverne, il avait reçu la réponse permettant de la dépasser définitivement. Dans le Testament on voit que tout est aplani, il se sent de nouveau celui qu’il était vingt ans plus tôt, et il peut relire l’événement qui lui a changé la vie en 1206.

5. La réalité des lépreux
François écrit donc en 1226 qu’il y eut une période où il fut « dans les péchés » sans indiquer quels furent ces péchés. Mais on sait qu’il voulait devenir chevalier, et donc on comprend qu’il ait été pour François « chose trop amère de voir les lépreux ».
François aboutit à la perception d’être dans les péchés en prenant acte des conséquences qu’un certain état de vie quotidien avait sur sa manière de sentir la vie ; le péché est vu et senti comme une diminution du goût de la vie. Le péché entraîne de l’amertume. Placer sa propre existence loin de Dieu a pour conséquence, pour François, de lui faire goûter l’amertume.
François, dans un passage de la seconde admonition, propose une description des éléments constitutifs du péché :
« Il mange, en effet, de l’arbre de la science du bien, celui qui s’approprie sa volonté et qui s’exalte du bien que le Seigneur dit et opère en lui ; et c’est ainsi que par la suggestion du diable et la transgression du commandement, la pomme est devenue pour lui la pomme de la science du mal ». (Adm 2)
Pour François, le péché s’enracine dans l’appropriation de la volonté où tout désir et dirigé vers soi-même dans un mouvement d’appropriation et d’exaltation égocentrée, avec pour conséquence la méconnaissance et le refus du lien et de la dépendance par rapport à Dieu. L’homme pécheur essaie de devenir le centre vers lequel doit se diriger toute réalité. Cela ne peut d’ailleurs qu’entraîner la rupture avec le prochain inévitablement perçu comme un concurrent :
« Par conséquent quiconque envie son frère à propos d’un bien que le Seigneur dit et fait en lui relève du péché de blasphème, car il envie le Très-Haut lui-même qui dit et fait tout bien ». (Adm 8)
Le péché d’envie nait de cette même attitude de centrement sur soi. Dans les Admonitions, François essaye d’offrir à ses frères un instrument pour démasquer un égocentrisme caché dans des attitudes religieuses de dévotion dans lesquelles ce n’est pas Dieu qui est mis au centre mais leur « ego ». L’homme libéré du péché est celui qui ne s’approprie rien, mais rend à Dieu toutes choses, dans un mouvement de décentrement, de sortie de soi.
Pratiquement François semble donc nous dire dans ce début du Testament : « J’étais dans les péchés parce que je menais une existence égocentrée ». Le mouvement qui adviendra en François à travers la conversion sera justement de se décentrer.
Il faut d’ailleurs noter le lien que François fait entre « être dans les péchés » et le fait de ne pas arriver à supporter les lépreux. Le jugement que François porte sur lui-même nait d’une expérience qui n’avait en elle-même aucun rapport avec la loi morale : il nait de l’expérience de la gêne éprouvée à la vue des lépreux. Puisque son « ego » était le centre vers lequel tout le monde devait converger, le jeune homme refusait comme «amer» et inacceptable, tout ce qui niait sa recherche de volonté et de gloire personnelles. François qui voulait être le tout refusait la part du réel qu’il expérimentait comme amère, pas aimable. On pourrait dire que sa position egocentrée empêchait François de chanter le Cantique des créatures : « étant dans les péchés, je ne pouvais accueillir, aimer et chanter tout ce qui m’entourait, ni la pauvreté, la douleur et la mort, ni les lépreux. »
C’est bien après les événements de 1206 que François a compris quelle était la racine la plus profonde de son amertume : c’est bien après qu’il a compris que son amertume provenait d’un style de vie centré sur soi dans laquelle Dieu était absent. Aux débuts de son itinéraire, il souffrait d’amertume. C’est ce que François semble vouloir souligner dans son souvenir. La formation religieuse dont il avait bénéficié jusqu’alors ne pouvait pas lui permettre de trouver le motif de l’amertume qu’il ressentait parmi les lépreux en la mettant en lien avec cette position d’autocentrage loin de Dieu. Seul le chemin spirituel effectué par la suite dans son existence lui permettra de comprendre et d’affirmer avec sureté qu’est dans les péchés l’homme qui s’approprie sa volonté, fait de son égo le centre de l’univers, s’éloigne ainsi de Dieu et sombre dans l’amertume.
Mais comment est donc advenue la transformation de ce style de vie qui le fera passer de l’amertume à la douceur ?
Dans le récit entre l’avant, caractérisé par le « trop amer de voir les lépreux » et l’après, à savoir la « douceur de l’âme et du corps », il y a le « faire miséricorde » :c’est justement cette action qui a déterminé une conversion, une transformation.

6. Faire pénitence
C’est Dieu qui prend l’initiative dans les rencontres avec François. On pourrait paraphraser ainsi le début du Testament : « la bienveillance généreuse du Seigneur, m’accorde, à moi frère François, de commencer à faire pénitence. » Pourquoi François qualifie-t-il le « faire pénitence » comme quelque chose que Dieu accorde ? Comment peut-on définir la pénitence comme un cadeau et non pas au contraire comme un geste qui prépare à pouvoir ensuite être digne de recevoir un cadeau ?

7. Faire miséricorde
Compte tenu de l’importance de l’expression « faire miséricorde », il n’est pas inutile de chercher à mieux en comprendre la signification.
Au XIII siècle, le langage était imprégné d’expressions bibliques et fortement « christianisé ». Quelle est l’origine de l’expression « faire miséricorde » employée par François ? On la trouve avant tout dans l’évangile, comme dans cette parabole (Lc 10, 29-37) où ce n’est ni un prêtre ni un lévite, mais un samaritain qui « fait miséricorde » à un homme attaqué par des brigands, dévalisé et laissé à moitié mort au bord de la route. Ce texte se trouvait dans l’évangéliaire utilisé par frère François.
En outre, dans le cantique de Zacharie, – lorsque celui-ci retrouve la parole après la naissance de Jean Baptiste – on loue le Seigneur qui « a fait miséricorde » à son peuple (Lc 1,72). Ce cantique du Benedictus était récité par François tous les matins à la prière des Laudes.
L’expression « faire miséricorde », utilisée par François indique donc le motif de compassion qui pousse à accomplir le bien, à la manière de Dieu qui se tourne vers la misère humaine.
La miséricorde a chez François une première connotation liée à sa mise en opposition avec l’endurcissement du cœur : là où il y a miséricorde il n’y a pas de dureté de cœur (cf. Adm 27). Là où il y a miséricorde, il y a aussi humilité et patience :
Qu’à celui à qui a été confié l’obéissance et qui est tenu pour plus grand soit comme plus petit et le serviteur des autres frères. Et à l’égard de chacun de ses frères, qu’il fasse miséricorde et qu’il ait la miséricorde qu’il voudrait qu’on lui fasse s’il était dans un cas semblable. Et qu’il ne se mette pas en colère contre un frère à cause d’un délit de ce frère, mais qu’en toute patience et humilité, il l’avertisse avec bienveillance et le supporte. (2Lfid)
Celui qui est appelé à exercer l’autorité à l’égard des autres doit faire et avoir la miséricorde selon une méthode précise : juger et agir comme « il voudrait qu’on lui fasse s’il était dans un cas semblable ». Faire miséricorde signifie éviter de se laisser gagner par la colère à l’égard du frère à cause d’un délit commis par lui, et se laisser guider par l’humilité et la patience.
La « règle d’or » est citée plusieurs fois par François. À propos des relations des frères entre eux, et pour ceux qui exercent l’autorité, pour les frères bien-portants à l’égard des malades. Et qu’ils fassent entre eux comme dit le Seigneur : Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le vous-mêmes pour eux. Et : Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui. (1Reg 4)
Le frère devra décider de ce qu’il faut faire non pas en partant de lui-même, mais de l’autre : d’abord bien comprendre sa situation, puis se demander comment on voudrait que les autres se comportent à notre égard si nous étions dans les mêmes conditions. Pour que les frères en bonne santé et les ministres qui ont l’autorité puissent agir correctement à l’égard de ceux qui sont dans le besoin, donc pour qu’ils puissent « faire miséricorde », ils doivent sortir d’eux-mêmes pour entrer dans la situation des autres. C’est seulement ainsi qu’ils pourront éviter d’avoir un cœur dur, habité par la colère et le trouble, et qu’ils pourront au contraire se laisser guider par un cœur tendre capable d’humilité et de patience. Le processus de miséricorde, comme abaissement jusqu’à la situation de l’autre est le chemin de l’abaissement et de la minorité. Pour entrer dans un contact de vraie miséricorde, il faut s’abaisser, devenir « mineur ».
La miséricorde n’est donc pas pour François le comportement de celui qui avec bonté et bienveillance s’abaisse avec humilité et patience vers le miséreux, tout en faisant pourtant par là ressortir encore plus sa différence avec celui qui est dans le besoin. Un agir guidé par la miséricorde, par un cœur donné au miséreux, est pour François possible seulement si on accomplit un voyage de dépouillement et d’identification vers le bas, dans lequel le riche prend la place du pauvre, celui qui est en bonne santé devenant comme le malade, le vertueux comme le pécheur. La miséricorde est possible, semble dire François, uniquement dans le partage du besoin. Alors seulement surgiront les sentiments adéquats, sous la conduite de l’humilité et de la patience.
L’expérience avec les lépreux, racontée par François constitue sans aucun doute l’événement de base qui lui a permis de comprendre de manière nouvelle la règle d’or évangélique et pour la reformuler. Ce qu’il connaissait, par une écoute répétée des textes bibliques en raison de sa fréquentation de la vie religieuse dans la ville d’Assise durant sa jeunesse, devint chair et expérience ; une expérience qui, comme nous le verrons à la fin, constituera la base pour comprendre à un autre niveau, le mystère de Dieu manifesté en Jésus-Christ qui s’est abaissé jusqu’à mourir sur une croix.
Le jeune François avait surement vu et rencontré à d’autres moments ces miséreux rejetés de la société médiévale et avait probablement accompli à leur égard aussi des gestes de pitié et de compassion, comme une offrande d’argent ou de quelque bien matériel. Mais cela ce n’était pas faire miséricorde, parce qu’il y manquait l’identification solidaire à leur sort. C’est seulement lorsque le saint quitte les hauteurs d’Assise pour entrer dans le monde des lépreux et partager leur condition, en participant à leur marginalité et en devenant donc de quelque manière lui aussi un lépreux, qu’il a pu faire jaillir ces sentiments d’humilité et de patience qui sont les marques de la vraie miséricorde et de la tendresse de cœur.

8. Faire pénitence et faire miséricorde
L’initiative libre et imprévisible de Dieu (qui lui donne de faire pénitence, qui le conduit chez les lépreux) a eu besoin de l’adhésion libre et généreuse de l’homme François. Ayant rejoint les lépreux, François leur fait miséricorde ; il n’interrompt donc pas le mouvement de rapprochement, mais transforme la surprise de la rencontre en choix de miséricorde, c’est-à-dire en don à ces « malheureux » de son « cœur ». Et il dit en quelque sorte : « j’ai commencé à faire pénitence parce que j’ai commencé à faire miséricorde aux lépreux. »
« Faire pénitence » consiste donc ici, au début du Testament, à « faire miséricorde », ce qui implique un aspect de relation à l’autre. Ce rapprochement des deux expressions n’était pas habituel : faire pénitence consistait essentiellement à « se mépriser » soi-même. Faire pénitence signifie habituellement : on expie les péchés en faisant pénitence, ce qui n’implique pas qu’il y ait des relations.
Le mépris du monde et le mépris de soi sont présents dans les écrits de saint François, dans sa pensée et dans sa spiritualité. Pourtant lorsqu’en 1226 il veut transmettre l’aspect de son changement de vie, il parle plutôt de « faire miséricorde ». Pour François, faire pénitence a comporté avant tout et surtout un changement de perspective dans le fait de regarder la vie et de la situer : de l’égocentrisme au don de soi. L’objectif du geste n’est pas la souffrance : c’est plutôt l’amour solidaire. François d’Assise ne parle pas de lui comme celui qui a choisi de souffrir, comme punition ou comme purification, mais celui qui a compris que la vie est don de soi à travers le fait d’embrasser avec miséricorde ceux qui sont en bas.
Si l’expérience avec les lépreux avait été recherchée et vécue par François dans un but ascétique, elle n’aurait sans doute été pour lui qui était comme il le dira plus tard « dans les péchés »qu’une nouvelle expression d’égocentrisme : François aurait pu utiliser les lépreux sur le chemin de la recherche de soi. Le mouvement de miséricorde dans lequel s’est réalisé le don divin de la pénitence a signifié au contraire, pour François, une sortie de soi – oubliant pour un temps sa propre personne– pour s’occuper et se préoccuper avec patience et humilité, des autres. Telle est la conversion qui lui a été donnée par ce « faire miséricorde» : un mouvement d’absolue gratuité, dans lequel François accomplit une sortie de son monde pour se donner aux lépreux ; mouvement de dépouillement qui a provoqué le renouvellement de son existence. C’est seulement lorsqu’il a gratuitement et généreusement tourné son cœur et sa personne vers les lépreux qui vivaient hors de la cité qu’il a découvert le vrai goût de la vie.
Dans son récit, François offre un ordre précis des événements : à la première place, il y a l’homme dans sa souffrance ; de sa rencontre naitra ensuite un renouvellement de tous les autres domaines y compris le domaine religieux. On peut dire que la générosité à l’égard des humbles n’a donc pas été le fruit d’un changement religieux, mais la cause de celui-ci. 9. Sortir du monde pour lui faire miséricorde « Après cela, je ne restai que peu de temps et je sortis du siècle ».
Avoir été conduit par Dieu chez les lépreux et leur avoir fait miséricorde a dans la vie de François, selon son récit, un double don : d’un côté, de nouveaux sentiments de vie lui ont été donnés, une nouvelle manière de comprendre son existence ; de l’autre côté, suite à ce premier don, il a reçu la force d’effectuer des choix précis face au monde, en assumant une nouvelle position à l’intérieur de celui-ci.
Sortir du siècle : c’est expression de ceux qui ont renoncé au monde, pour vivre, par exemple, une vie monastique. François l’utilise aussi, mais si son but est de continuer à « faire miséricorde » voici que sortir du monde c’est y rentrer avec un regard et une vie renouvelés. Ce « faire miséricorde » qu’il a voulu laisser aux frères comme indication, alors qu’il était sur le point de mourir, lui a certes fait abandonner l’activité de marchand, mais surtout cette idéologie chevaleresque qui le poussait à « percer » dans la société en acquérant un rang social plus élevé. Sortir du monde, pour François, c’est après avoir démasqué la logique amère du monde, axée sur la possession, entrer dans une nouvelle logique d’une vie inspirée par la miséricorde. François expérimente sur sa personne la vérité paradoxale proclamée par l’évangile : on perd sa vie en la cherchant, on la trouve en la perdant – et il en devient le témoin. La société évangélique dont François a eu l’intuition et qu’il a vécue avec les lépreux, il la propose à ses compagnons.
L’expérience spirituelle de François s’achèvera avec le Cantique de frère soleil. La miséricorde renouvelle les relations avec les créatures, mais avant tout entre les personnes.
Le changement advenu dans son existence autour de 1206 est raconté par François dans une perspective de foi ; François y atteste que « Le Seigneur lui a donné », que « le Seigneur l’a conduit ». Au même moment le Cantique, – où comme on le voit à partir des appellations utilisées –, toute la création est ennoblie, commence par une ouverture à Celui qui est la source de tout bien :
« Très-Haut, tout-puissant bon Seigneur, à toi sont les louanges, la gloire et l’honneur, et toute bénédiction. À toi seul, Très-Haut, ils conviennent, et nul homme n’est digne de te nommer.Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures ».
Pietro Maranesi écrit : Toute créature est vue et comprise selon le critère de la fraternité : toute réalité créée vient de Dieu et est aimée par lui. Leur commune origine à partir d’un unique père empêche toute attitude de pouvoir ou de domination sur les créatures, afin de se rapporter à elles avec seulement et toujours un esprit de fraternité universelle. En outre, la douceur éprouvée face à ce qui depuis toujours constituait pour François la négation de toute beauté constitue la porte d’entrée pour une relecture de tout le créé où n’existent plus le doux et l’amer, le beau et le vilain, ce qu’on accepte et ce qu’on rejette à l’aide d’un jugement sur le monde guidé et mu par le critère de la possession et de la maitrise. Au contraire, depuis les lépreux, toute réalité créée devient un lieu d’exaltation et de rencontre de la douceur et alors, la douleur et la mort peuvent aussi être sources de louanges. Les lépreux commencent à donner à François Le cantique de frère soleil, parce qu’il apprend d’eux à regarder la réalité avec d’autres yeux, des yeux capables de voir au-delà de la simple créature pour découvrir le créateur : « de te Altissimo porta significazione ».2
Le dernier domaine où se manifeste la nouveauté de la vie provenant de la « conversion » qui s’est initiée chez les lépreux c’est la découverte du visage de Dieu manifesté dans le visage de Jésus-Christ. Le changement de regard et d’attitude lépreux le conduit bien au-delà des lépreux eux-mêmes, lui fait rencontrer le visage souffrant de Celui qui dans un même mouvement de miséricorde s’était lui-même fait lépreux.
Conclusion
Je voudrais conclure très rapidement, en donnant quelques verbes utiles pour vivre la miséricorde : 1- s’approcher (ou se laisser approcher) ; 2- se laisser toucher (cf. le récit du lépreux récalcitrant) ; 3- croire en la miséricorde de Dieu, pour résister à la tentation d’abandonner, à cause des échecs, et surtout de nos fautes. ____________________________________________________________
2Pietro Maranesi. J’ai utilisé pour ce travail les travaux des frères Pietro Messa et Pietro Maranesi, textes traduits par frère André Ménard.

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